Il ETAIT UN FOIS UN ORCHESTRE

Il ETAIT UN FOIS UN ORCHESTRE

 

Il était né sous de bons auspices et avait comme maison d'accueil une salle de concert dotée d'une acoustique exceptionnelle.

 

Dans un pays qui ne brillait pas alors par sa tradition orchestrale, il a su être à l'avant-garde dès ses premiers pas, tout d'abord sur le plan de sa structure : il fut doté d'une équipe administrative qui s'est avérée remarquable au fil du temps (les orchestres existants n'en avaient simplement pas!). Tout était prévu pour que les musiciens qui le composaient aient la musique pour seule préoccupation. Leurs crayons étaient taillés tous les matins... 

 

Il avait un règlement intérieur inspiré des meilleures formations du monde, alors que les autres orchestres du pays, en cette année 2018, n'en ont toujours pas. 

 

Dès son concert inaugural il a posé la barre le plus haut possible par le choix d'un répertoire que peu de formations oseraient aborder. 

 

Le ton était donné. 

 

"Être élitaire pour tous"  fut sa devise en actes. Les musiciens se donnaient les moyens d'un temps de préparation – rarissime ! - afin que chaque concert soit un moment unique et vécu en tant que tel. Ensuite ils sillonnaient le pays, s'adaptant aux acoustiques diverses des salles de sport, des théâtres prévus pour la parole, des écoles, des... tavernes, quand il n'y avait rien d'autre comme lieu d'accueil, des usines désaffectées, des prisons, pour faire revivre ce moment unique. 

Des vies de gens ont changé après de tels concerts. L'orchestre sortait de son lieu privilégié pour jouer partout où cela devenait possible.

L'ascension a duré une dizaine d'années. La routine était vaincue. 

Le déclin est venu de l'extérieur. 

Le pays vivait dans une folie de nouveau riche qui a entraîné dans son tourbillon même de vieilles âmes attachées à des principes, des valeurs. AVOIR a pris la priorité sur ÊTRE. 

L'orchestre a été détourné de son action de "service d’utilité publique" pour obéir aux impératifs de carrières individuelles. 

Dix ans plus tard, dans un pays plongé dans une crise sans précédent, alors que son âme était déjà vendue, il fut complètement naturel de l'amputer de la moitié de son effectif sans indemnisations. 

L'équipe administrative a vu un matin les serrures des bureaux changées, et c'est ainsi qu’elle se retrouva elle aussi dans la rue, partageant le même sort. 

Deux des musiciens licenciés ont développé très vite un cancer qui les a emportés. Un membre de l'orchestre, parmi ceux qui étaient restés en poste, s'est suicidé plus tard. 

 

Le nom de l'orchestre a été usurpé. 

Il continue à se produire de temps à autre sous ce nom de manière illégale, en recrutant des musiciens à l'occasion. La presse, après avoir versé des larmes de crocodile, se préoccupe – soi disant - de son avenir. 

 

Sans loi ni foi, ainsi vont les choses dans ce pays "sous occupation" (aux dires d'un ministre en exercice). 

Rien d'éternel en ce bas monde. 

Tout est probablement nécessaire. 

 

Mais: μηδένα προ του τέλους μακάριζε. 

 


 

"EROICA"

07. janvier 2018

 

C' est la première oeuvre que je dirige en concert, à La Coruna, peu avant mes 16 ans. C' était le concert final du stage de direction d'orchestre qui venait d' avoir lieu à Santiago de Compostella et le début de ma première année d' études auprès d'Igor Markevich. 

Pendant un mois nous travaillions dans une église fraiche et bien résonante. Pour le concert le  chapiteau de cirque...

Dés le premier accord j' ai eu mon premier choc acoustique. Mon geste qui correspondait à une croche staccato dans l' église, afin d'obtenir de l' orchestre la noire pleine du premier accord, sous le chapiteau elle est rendue comme une horrible triple croche stridente. Tout le monde sursaute, cela  fait du mal jusqu'au os.

Regard de désespoir vers Le Maitre: Qu'est ce que je fais maintenant? Sourire amusée et paternel: Un autre geste!

 

Dans années plus tard, Châtenay Malabry en Région parisienne, Philharmonie des Jeunes (premier orchestre de jeunes fondée en France en 1981, bien avant que l'état décide pour le sien!).

La marche funèbre. Ceux qui étaient là s'en souviennent encore. Il fut impossible de continuer. Il a fallu une pause très conséquente sur place pour vaquer la tension. Un tremblement cosmogonique pendant cette marche!

Je ne sais si ce jour- là nous avons fait de la musique, pas à moi de le dire, je ne le sais jamais. Ce qui en revanche est sûr  c'est que la  marche funèbre a fonctionné en inflation par rapport à la charge émotionnelle habituelle  qu' elle produit, même mal jouée. (Là par contre je peut être sûr pour toutes les fois ou il n' y a pas eu de musique!)

 

Musiciens et public unifiées. N' est elle pas là une des fonctions que le chef devrait remplir?

Non pas celle d' "interpréter", car la musique EST ou elle n' est encore pas, et certes  elle n'a  besoin d'"interprétation". 

Mais si la transcendance est là, ce qui implique que  le chef a su et pu  unifier les paramètres et les fonctions des uns en des autres, structuré  et avec les musiciens actifs  le sens noématique, il  en devient alors la courroie de transmission entre le public et l' orchestre, il unifie le public à son tour.

Alors ce produit cet événement rare où le public oublie  musiciens et chef. C' est l' expérience active du public, vécue  à même le temps avec les musiciens qui l'emporte. Elle transforme avec sa charge émotionnelle ,mais pas seulement, le temps physique en une autre dimension extra temporelle. 

16 ans

36 ans

66 ans

Je mesure avec ce point de référence stable le parcours de ma conscience du monde, la confrontation de cette conscience avec une réalité donnée (niveau, culture, tradition d'un orchestre pour le meilleur et le pire, salle, acoustique etc.etc.)

Ce n' est jamais gagné. Heureusement!

A quelle distance il faut voir une Cathédrale comme celle de Santiago (ou Milan, ou Cologne, ou Amiens si vous préférez)?

 

 

PROCHAIN RENDEZ VOUS AVEC L'"EROICA" LE 18/01/ 2018, TOUJOURS OUVERT...


17 Avril 2016

MAHLER  malentendu

en (ré)étudiant la     9ème

Le succès de "Mort à Venise" (Visconti -1971) a mis au devant de la scène une musique longtemps oubliée, négligée, ignorée du répertoire de la plupart des orchestres au monde.

 

Les maisons de disques (vinyles à ce moment là) sortent des « intégrales » de ses symphonies comme des paquets de lessive, dirigés par des chefs pour le moins étrangers aux exigences de ces partitions. Alors ce succès crée immédiatement un paradoxe. La musique de Mahler ainsi livrée et diffusée, crée un malentendu sur sa propre nature. Le trop de lumière efface les ombres sans lesquelles elle n’existe pas dans ses propres dimensions.

 


 

 

Je me suis familiarisé  avec les symphonies de Gustav Mahler bien avant les symphonies de Beethoven. Nous sommes en 1964. Le roi des Héllènes Paul 1er meurt le 6 mars. Aussitôt la Radio entonne la première marche funèbre. C'est celle de la 5e symphonie de Mahler et je reste sans voix. À une époque où ces symphonies n'étaient pratiquement pas enregistrées, la Radio grecque possédait les enregistrements, souvent en live, de Dimitri Mitropoulos.

L'adolescent que je suis, arrivé en France en 1966 avec la passion obsessionnelle de cette musique, y découvre une attitude presque hostile à son égard. Nadia Boulanger la détestait cordialement, trouvant que sa  caractéristique principale était la vulgarité, et Igor Markevitch dirigeait seulement la première symphonie, mais en lui infligeant  une … coupure dans le dernier mouvement !

Certaines symphonies étaient introuvables, d’autres absentes de la discographie. Dans mon Histoire de La Musique - Robert Bernard, éditions Nathan - Mahler occupait un tiers de page, contre 25 pages pour Albert Roussel. Lorsque que l'on rencontrait quelqu'un qui était au courant de deux ou trois choses concernant Mahler, on avait tout de suite le sentiment d'appartenir à une secte !

Par inconscience sans doute, mais toujours bouillonnant de passion, je dirige lors de mon premier concert professionnel les “Kindertotenlieder” le 13 Janvier 1970 (je ne le ferais plus aujourd’hui, surtout depuis que je suis devenu père !).

La catastrophe est donc arrivée l'année suivante. Voilà que Mahler se trouve au sommet des ventes de disques et les multinationales sortent les intégrales les unes après les autres, à grand renfort de publicité et d’articles de presse complaisants et ignorants. Jamais cette musique n'a été  plus éloignée du public qu’au moment où elle a été donnée à entendre, dirigée par le premier commis de ces maisons de disque.

Intégrale! Quelle idiotie de marketing et quelle trahison ! Les chefs les plus invraisemblables s’y sont mis. Directement au studio, sans l’avoir jamais expérimentée au concert avant. Tout le long des sillons des vinyles produits en cette époque euphorique, sauf rares exceptions, la musique de Mahler défile ainsi au kilomètre, insipide, vulgaire - car au premier degré - dans 

l’entropie déjà avant même de naître.

 

 

Pièges pour le chef d’orchestre.

 

  • La richesse de la notation sur la partition poussée à l’extrême incite à faire du “sur place”. Plein d’effets locaux au détriment de la structure. Manque de grande ligne. Absence de structuration harmonique, laissée, elle, au hasard. 
  • “La musique est entre les notes” (G.M.) Servir la sienne à la lettre, c'est la trahir plus qu'aucune autre. Ces chefs qui ont une vision clinique de cette musique, propre comme du Ravel, avec la même distance de position du sujet, quand elle concerne l’affect. Simuler, montrer, narrer plutôt que la VIVRE, alors que c’est LA MUSIQUE DE TOUS LES EXCÈS, SANS MÉNAGEMENT. Elle appelle, elle exige un son “sale”, “gras”, vulgaire”. Si l’on n’est pas dans une disposition de folie, prêt à y laisser des plumes, alors mieux vaut s'abstenir. Elle n’a pas besoin d'être donnée encore une fois comme un constat de notaire : une fois de plus elle en mourrait.
  • Tenir la distance de la grande forme. C’est la synthèse du 1 et 2. Transcender les indications de nuances, les indications de vitesse, l’orchestration contradictoire et sans ménagement, trouver la grande ligne dans la conduite du tempo.

 

« La meilleure  critique d’un film est un autre film », disait mon autre Jean Luc préféré.

Je me mesurerai le 28 avril encore une fois avec la “neuvième”.

Elle représente  pour moi la synthèse de toutes les autres (à part la 8, naturellement)

Superstitieux quant au rôle supposé du chiffre 9 dans l'histoire des compositeurs symphoniques, Gustav Mahler s'est arrangé pour qu'elle soit la dixième. Le “Chant de la Terre”, le véritable numéro 9, prend la place d’une symphonie qui ne dit pas son nom. Ainsi la “neuvième” sera-t-elle en fait la dixième, comme un pied de nez au sort…

 

Je ne dirigerai pas la dixième, l'inachevée. Sauf le premier mouvement, comme une esquisse. Je ressentirais trop l’état d’âme où je me trouve lorsque j'arrive aux dernières notes de Mozart lui-même dans le Requiem. La suite complétée m'indiffère. Je me suis toujours ennuyé en l'écoutant et pire, en le dirigeant ! Alors j'arrête là.

Réussir une fois nous apprend combien de fois nous avons raté. Ce n’est en aucun cas une garantie pour l'avenir.

Réussir à donner la 9ème ne veut pas dire que je suis prêt à diriger toutes les autres,

et surtout la Septième! (Tiens, pourquoi ces mignons chefs l’évitent-ils, celle-là ? Elle ne fait pas « assez d’effet » ? Bref…)

 

La "neuvième" est une manière de dire adieu au monde, y compris celui de la symphonie comme forme. Gustav Mahler en est conscient. Il sait qu’il pousse tout aux limites.

J'ai vécu à Paris en Mai 68 dans une coïncidence totale entre mon âge ,18 ans, et celui de la société.

Aujourd’hui encore, une coïncidence biologique avec l’Histoire. Avec cet adieu au Monde 

de la « neuvième », j’ai l’ impression d’ ajouter ma voix à la rumeur montante. 

 

Adieu au VIEUX Monde. le Nouveau Monde est déjà là, en germe.

 

 

 


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Commentaires: 1
  • #1

    Jordi (jeudi, 27 avril 2017 18:40)

    Impressioné pour tes paroles, je te désire , 20' avant de commencer ton concert , tout le meilleur: concentration, intériorité et conscience....je t'embrasse fortement
    Jordi